Expédition Amotsang 2016, 6392m

Petite expédition dans le grand Himalaya

Kathmandu ; des sacs de matériel, des listes de ce qui nous semble vital en altitude. Des quantités de nourriture qui paraissent démesurées surtout lorsqu’on aborde la question du riz. Un népalais sans riz, c’est un peu comme un citadin sans écran ; une incohérence. Le poids finit par se stabiliser et déjà une équipe népalaise s’est formée. Tous près pour l’aventure, parce qu’on a partagé des treks ensemble, parce que c’est une expédition à part, une expédition Tribeni Trek.

Narendra est assigné à notre sécurité. Guide expérimenté et là aux premières heures de Tribeni, il nous observera évoluer depuis le camp de base. Ratna, l’archétype du népalais, nous passe sous le bras aisément. Tout petit bonhomme discret, pince sans rire et au gros cœur, il est l’un des meilleurs cuisiniers de Tribeni. Nawang a emboité le pas de Narendra sans hésiter, il a l’expérience des 8000m et un sourire indéfectible. Yubraj, jeune assistant guide a été le premier partant. Il est terriblement volontaire et arrive de trois années en Malaisie. Il était serveur dans un restaurant chinois. On s’est rencontré là-bas. Il a mis dans son sillage Dawa et Bouddha, deux jeunes assistants cooks. Dawa soigne son apparence mais ne fait pas figuration sur le terrain. Et Bouddha, c’est tout simplement une force de la nature, qui plus est toujours jovial et bientôt papa. Bref, une équipe de guerriers que j’affectionne. 

Narenda et Yubraj

Narenda et Yubraj

Buddah et Dawa

Du côté des grimpeurs, nous formons Lionel et moi un binôme complémentaire et efficace. Lionel, guide secouriste commence à être un routier des expé au Népal et de mon côté c’est l’organisation au Népal qui est mon expertise depuis une dizaine d’année.

Lionel et Alex. Mais que fait la police ? Et bien c’est évident, elle fait la circulation au village de Meta !!!

La genèse de l’histoire, tient à une première exploration de Lionel avec des amis. En fouillant le site de Paulo Grobel il s’était mis en tête d’explorer cette vallée qui n’avait jamais été foulée par des bipèdes. Paulo l’avait bien conseillé sur cette option et fait partager sa connaissance du coin. L’expé avait été l’occasion d’une première sur le Margot Himal et l’ascension du Pokarkang mais l’Amotsang résistait, protégé par une longue arête aussi esthétique qu’aérienne. Il a suffi d’une bière pour réactiver le projet.

Six heures de bus, sept heures de jeep, un bon nombre de dal bath et quelques journées de marche plus tard on arrive à Phu.

Le fameux passage dans la falaise qui permet d’accèder aux vallées de Naar et de Phu

Pudja à Phu

Phu à 4000m est le dernier lieu habité de la vallée. Dans le village tout se sait, et rapidement. Toutes les familles sont liées. Et naturellement, sans même se renseigner on finit par croiser dans une lodge la none du monastère. Elle est la sœur de la belle-mère de Karma qui nous sert un thé au beurre de yak. Rendez-vous est pris pour la pudja le lendemain. On ne se présente pas, au Népal, devant une montagne sans avoir fait allégeance à Bouddha. Ce qui peut paraitre bouffonnerie aux ayatollahs du laïcisme nous semble à Lionel et moi faire partie de l’ordre des choses. Un ordre que l’on ne souhaite pas modifier. Plus encore, un ordre établi, qu’il ne nous viendrait pas à l’esprit d’ignorer. Ani (none en tibétain), nous invite à prendre le thé chez elle. Intérieur minimaliste, le foyer au centre. Tout ici, dit la frugalité d’une vie. Elles vivent à deux, là, dans ce monastère surplombant le village de Phu à plus de 4000m d’altitude. La dernière garde du bouddhisme en Himalaya ; le gros des troupes, au chaud dans la vallée de Kathmandu.

Ces deux sentinelles passeront encore cet hiver au monastère quand les habitants de Phu gagneront Kyang (2 heures de marche) ou Kathmandu pour ceux qui peuvent. Trois à quatre mois d’isolement total avec pour seul lien, une vacation hebdomadaire aléatoire depuis Kyang. Du temps passé à questionner, échanger, à recevoir une hospitalité simple, des pommes de terre et du thé. L’environnement impose une frugalité, tout est mesuré, le feu, le bois et la bouse de Yak. J’imagine Ani dans le vent, au plus fort de l’hiver faire la « Kora », cette circumambulation sur la colline et autour des murs à mani bleu. Notre projet d’ascension parait déplacé, saugrenu. On se retrouve assis dans le monastère en face d’Ani, en tailleur. Le tambour vibre, la clochette tinte dans une odeur d’encens et Ani lit les prières du livre aux feuillets longitudinaux. Emplis du respect qu’elle inspire, le temps se dissout. Le temps glisse et en même temps se suspend : pourquoi grimper, pourquoi mobiliser tant d’énergie pour être en haut, pour se trouver au sommet d’une montagne. Une histoire de dépassement ; d’orgueil aussi, il faut le reconnaître mais surtout de goût pour l’esthétique d’une arête et de l’émotion qu’on espère. Ani bénit les drapeaux à prière et nous donne un peu de riz, offrandes que nous devrons offrir au sommet. On ressort sonnés, touchés, émus, mais également davantage en phase avec notre pays hôte. Dans ces vallées austères de l’Himalaya, un pacte multiséculaire semble avoir été passé entre la nature et les hommes. Par le truchement d’Ani, nous respectons cette alliance trans-générationnelle.

Le village de Phu et en arrière plan l’arête du Giajikang

 

Le monastère de Phu, perché sur un rocher à l’intersection des vallées de l’Himlung et du Saribrung

A la bouse de Yak !!!

Notre équipe progresse en altitude, vautours, kyrielle de bharals, traces de léopards de neiges et perdrix de l’Himalaya sont les seuls traces de vie. L’hiver a déjà resserré son étreinte sur la végétation et l’eau qui parvient encore à se libérer au plus fort du jour se fige avant la nuit sous les griffes de l’hiver.

Selon les appelations, mouton bleu pour faire simple ou bharal pour faire népalais. Quoiqu’il en soit, celui-ci est du genre musclé. Le léopard des neige ne doit pas être bien loin mais le voir est une autre histoire.

Une expédition en Himalaya est sous-tendue par la question de la météo. D’un côté, on gère ce qui est gérable, l’équipe, l’acclimatation, le matériel, la durée des étapes, les points d’eau, une multitude de détails qui sont loin d’en être. Un seul d’entre eux peut remettre en question l’ensemble de l’expédition. Et le Népal étant familier des imprévus et revirements, il faut composer, la tête froide avec le sourire et si possible une longueur d’avance. De l’autre côté, l’impondérable qui vous tient en haleine, c’est la météo. Une passion en occident que de savoir à l’avance où seront les nuages… et s’ils seront joufflues, en escadrille ou parsemés. Notre fenêtre est généreuse, l’approche de l’hiver nous donne cet avantage. Nous nous sommes donné le temps, reste qu’un épisode neigeux ou un vent violent peuvent nous clouer sous la tente. Le téléphone satellite assure ce lien précieux avec les proches et les sites de prévision.

D’une équipe initialement réduite à deux népalais pour le camp de base, toute l’équipe Tribeni Trek a tenu à venir. On ne s’oppose pas à un enthousiasme alpin d’autant que ce type de sommet, loin de tout, serait impossible sans les capacités physiques impressionnantes des népalais en altitude. Lorsque les népalais maîtriseront les techniques alpines avec une lecture des dangers objectif et auront le goût de grimper, ils vont radicalement changer l’approche himalayenne.

La logistique a dû être revue en conséquence, riz et carburant en tête de liste. Sauf que… trouver du fioul à Phu n’est pas une mince affaire. Finalement, on carbure à la bouse de yak, un combustible qui demande un peu d’attention pour devenir incandescent, fait beaucoup de fumée mais produit ensuite une bonne chaleur de rayonnement. Le riz comme les lentilles cuisent à feu doux. Une odeur âcre a élu domicile dans nos doudounes et le camp a trouvé son nom…

Tibétaine du village de Phu rencontré avec son petite et qui part pour la vallée de Kathmandu, le petit va voir du pays. Sur l’autre photo, c’est la préchauffe des bouses de yak ; Nawang a encore un peu de batterie et regarde des photos, insolite !!!

La vallée secrète

5400m, acclimatation, attente. Au soleil, l’intérieur de la tente frôle les 30°C ; les derniers rayons partis, on passe à -15°C. La rivière glacée libère un filet d’eau au plus fort du jour puis resserre son étreinte dans des craquements glaçants. Le lieu est inhospitalier, plus aucune plante, seules quelques traces de bharals témoignent d’un passage de vie sans doute au printemps. Les autres témoignages de vie endurent le froid depuis des dizaines de millions d’années. Le vallon est cafit d’ammonites, vestiges de Téthys, l’ancienne mer intérieure.

Bouddha, Dawa et Yubraj prennent la descente avec trois dokos pour faire le plein de bouses de yak, notre combustible. Nous constituons à présent une équipe tout à fait homogène surtout au plan olfactif. Lionel a bien essayé de conserver le « buff » qui couvre son nez à l’écart de l’odeur prenante de bouse de yak, en vain. A ces altitudes, la meilleure arme contre le froid outre le duvet d’oie et la bouse de yak, reste le rire. Aucun soucis de ce côté, nous sommes équipés ; entre la jovialité népalaise et l’ironie française, nous repoussons les assauts hivernaux. Toutefois, un autre allié de taille est à compter dans nos rangs ; un petit sac de piments verts. On croque dedans, la sensation de chaleur est pratiquement instantanée, le bonnet tombe, la doudoune s’ouvre, une larme perle.

Bouddha, Dawa et Yubraj prennent la descente pour faire le plein de bouses de yak, en arrière plan le sommet du Lagula.

5600m, notre camp de base. Cette fois perché sur la moraine ça pince vraiment.

On peut mettre un peu tout ce qu’on veut dans la recette à grimper mais en toute objectivité, l’orgueil est un moteur non négligeable. Orgueil du dépassement de soi, orgueil d’être au-dessus, de dominer un instant le paysage. Chacun le regarde de sa lucarne. De ceux qui restent discrets au retour à ceux qui étalent, toujours, le goût de la réussite nourrit généreusement le petit soi. Reste aussi et peut-être surtout, plus intime, beaucoup moins évidente à partager car bien souvent indicible, la saveur de l’instant sommital. Trop personnelle ; cumul des efforts accomplis et de la lucidité restante au sommet. Une sensation qui mêle ce que le regard offre, la vue d’en haut et la lucidité propre à ces moments de dépassement, lorsque le corps a tout donné, exsangue de fatigue. Lorsque vous avez mis suffisamment de distance entre vous et l’essentiel du contingent humain, lorsque vous vous êtes replacé dans une dépendance aux éléments, à la nature. Cette lucidité particulière vous donne pour un instant si vous savez lui laisser place, une saveur, un quelque chose de l’ordre de la clairvoyance et de l’acceptation de la vie. Les sages n’ont pas besoin de se mesurer à une montagne, les hommes si.

Renoncement : vue fantastique, grosse journée.

Un peu tard nous partons avec un soleil déjà chaud sur les tentes. Le glacier est de glace vive, transparente. Les crampons crissent à chaque pas. Le froid a tout figé, refermé les crevasses, solidifié la neige. Le baiser glacé de l’hiver a pétrifié la vie. Sur nos gardes, corde tendue, nous progressons vigilants, à l’écart des séracs dans une trajectoire sinueuse qu’imposent les crevasses. Les minutes glissent lentement l’altimètre prend des tours, nous voilà au pied de l’arête de l’Amotsang. Lionel part à l’assaut de la longueur, moi à la rimaye pour l’assurer. Précautionneusement, il casse la corniche et débouche à 6100m sur l’arête. J’arrive à mon tour et c’est comme découvrir le monde une nouvelle fois. De ce balcon, perché sur les neiges éternelles, nous fait face la chaîne himalayenne, du Manaslu au Dhaulagiri, plus loin l’Inde, dans notre dos le Tibet. C’est beau à en pleurer. J’envie les choucas, confortables planeurs de ces altitudes. Le regard balaie l’horizon, tout est esthétique, le froid et le vent ont fait cause commune pour sculpter chaque sommet, chaque arête, chaque face de montagne. On coule notre regard dans cet océan de sommets.

Depuis l’arête de l’Amotsang, derrière Lionel le Manaslu, puis très loin au-dessus du Téraï intérieur et sur l’Inde une belle mer de nuage, tout à fait inoffensive. Plus à gauche, l’Annapurna II, l’Annapurna III au bout de l’immense virgule, le Gangapurna, et si les écrans étaient plus grand, je pourrais vous montrer l’Annapurna I fumant, le Tilicho peak et le Dhaulagiri. Mais le plus beau est sans doute le torrent qui serpente au fond de la vallée à nos pieds.

Juste avant le panorama ci-dessus, il nous a fallu y accéder. Voilà l’accès à la corniche de l’arête de l’Amotsang.

Tribeni Himal

Ce matin départ pour 6100m selon la carte de Lionel. En y regardant de plus près et avec ma carte d’état-major, ce serait environ deux cents mètres supplémentaires qui nous attendent… Nous prenons pied assez rapidement sur le glacier. Ce qui semblait par effet d’optique relativement plat depuis le camp de base est en fait un véritable mur de glace dont chaque ressaut offre une surprise… une nouvelle crevasse plus ou moins large. L’avantage dans l’histoire, c’est que chaque pas nous fait gagner de l’altitude. Crampons, piolet-traction pour quelques passages à la verticale plus prononcée, pose thermos et barres de céréales sur une « marche » de ce glacier monumental. Avec l’altitude, c’est une vue sur toute la chaîne qui se découvre, du Manaslu au Dhaulagiri, en passant par l’immense chaîne des Annapurna.

L’Amotsang et son arête que l’on a vue de près sont cette fois au premier plan. Passée une large crevasse à nouveau la pente, les piolets. Toute pleine de surprise en difficulté qu’est cette montagne, elle reste accueillante par son manteau travaillé de pénitents qui sont autant de prises faciles pour les crampons et les piolets. Arrive le dernier dôme, presque une douceur, une ultime crevasse tout en haut, le pont de neige tient, quelques mètres, nous y sommes. Le tour d’horizon récompense bien plus que nos efforts. Hier, résonnaient les questions sur les motivations d’une expédition, sur les raisons d’aller en haut. Aujourd’hui, l’unique réponse tombe sans aucune ambigüité : c’est beau. Oui, la seule beauté d’une vue et son émotion justifient tout l’engagement d’une expédition.

Le soleil d’hiver continue sa course mais nous avons à cœur de déposer les drapeaux à prière bénis par Ani, ainsi que le riz en offrande. Notre façon de respecter la nature bien que venant fouler ce sommet vierge. Une forme aussi d’équilibre qui nous tient à cœur et indissociable de l’émotion de l’ascension. Un dernier regard sur le parterre de sommets à l’horizon, sur le Tibet, à un jet de pierre. Les échelles se confondent, on ne sait plus si l’on est petit ou grand. J’ai le sentiment confus que le Tribeni Himal me prête un instant son envergure, sa stature. Sensation fugace et vague et pourtant sensation installée en moi, tenace. Je crois que l’on construit sa vie autour d’instants clefs, autour de moments où l’on est entièrement présent, complètement disponible, instants que l’on ne choisit pas toujours mais qui restent fondateurs. La fatigue aidant peut-être, l’usure du corps qu’exige une ascension nous donne la possibilité d’approcher un état de grande disponibilité. Voilà pourquoi je suis là, ici, maintenant avec mon ami Lionel. Une simple histoire d’existence.

Le soleil d’hiver a gagné du terrain et Lionel instinctivement presse l’urgence de la descente, nous arrache à l’envoûtement. Commence notre course contre celle du soleil. Assurer chaque pas face à la descente ou en désescalade est presque plus important qu’à la montée. Etre pleinement concentré, savoir que l’on dépend l’un de l’autre et décupler de vigilance malgré la fatigue. Cordes, rappels, broches, équiper, déséquiper : le petit jargon du grand guide. Au milieu du vocabulaire de spécialiste avec lequel il faut bien se familiariser si l’on veut se frotter à la discipline, ma préférence va au mot lunule. Certains parlent d’Abalakof en hommage au russe inventeur de cette technique d’assurage. Mais bien que plein de respect pour ce cher russe, le mot lunule a le charme en plus, il est rond et mystérieux, évoque notre satellite. A la descente du Tribeni Himal, Lionel posera dans cette course contre le soleil plusieurs lunules ; petites galeries creusées dans la glace pour y passer une cordelette sur laquelle on s’assure. Bon, au début, passé la poétique du mot, il faut reconnaître un brin de scepticisme sur la fiabilité du système, d’autant que c’est ta vie qui se trouve au bout de la corde. Et là, le professionnalisme du grand guide est important. La glace étant particulièrement sèche et cassante, Lionel double les lunules pour que le hasard ou la malchance ne viennent pas jouer les trouble-fêtes.

La nuit tombe, le froid grignote du terrain et nous parvenons enfin à la moraine juste avant que les derniers rayons quittent le Tribeni Himal. A la frontale, fourbus et heureux ; l’équipe nous récupère dans la tente cuisine où toute nourriture est bonne, bienfaisante. Je lis dans le regarde de Bouddha ma propre fatigue, je lis dans chacun notre niveau d’épuisement et de bonheur aussi.

Une sélection des meilleures photos de cette ascension et d’une autre « virée » à 6000m un peu plus loin

Départ

Encore un très beau panorama 

Cuisson à la bouse de yak 

 

Camp d’acclimatation avec en fond d’écran le lagula et derrière le Tibet

 

Col d’accès à la vallée secrète, au pied du Pokarkang et des amonites énormes

 

Virée sur l’arête du Dadanak

 

Arête du Dadanak

 

Un dal bath et quelques bières